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lundi 13 octobre 2014

© Tome 2: "Royauté sans effigie" / Préliminaires.

© Tous droits réservés.


1ère couverture




Nota bene: L'auteur n'utilise jamais les technologies publicitaires afin de booster l'audience de ses sites web.




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English version et autres langues (Extracts)
Version anglaise and others languages
(Extraits):


Tomes 1 à 6 en français (Edition intégrale)

Volumes 1 - 6 in French (Full publishing)

Tome 1: "Soldats de plomb"
https://tin-n-ouahr1.blogspot.com/
Tome 2 : "Royauté sans effigie"
https://tin-n-ouahr2.blogspot.com/
Tome 3 : "Vers où, cette fois sur la route, Tewfiq ?"
https://tin-n-ouahr3.blogspot.com/
Tome 4 : "Pk-Zéro"
https://tin-n-ouahr4.blogspot.com/
Tome 5 : "Ils firent jaillir, ô mon Dieu, une source généreuse."
https://tin-n-ouahr5.blogspot.com/
Tome 6 : "Ultime débarcadère"
https://tin-n-ouahr6.blogspot.com/ 
Blog des échanges littéraires

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Coordonnées de correspondance Twitter:

@kadri_djamel               

                                         

Parabole


(...)

«Je vous prends le lieutenant Baali cinq minutes, dit-il à Selim.

– Mais faites, commandant, répond vilement ce dernier, avant de reprendre son discours en direction de l'encadrement.

– Venez, j'ai besoin de vous, lieutenant.»

Tewfiq Baali le suit, les mains derrière le dos, jusqu'au perron de la direction. Le vieux baroudeur jette un regard circulaire à tout le casernement, puis le reporte sur ses souliers noirs, luisants, et plus pointus que jamais, en tapant le sol du pied droit. Ses épaules semblent plus affaissées que d'ordinaire. La tête penchée, les yeux malins, le sourire plus caustique que jamais. Son départ fait penser Tewfiq Baali au mystère de l'âme qui quitte le corps... C'est très sérieusement qu'il s'adresse finalement à son ex-collaborateur.

«Accompagnez-moi jusqu'à la voiture, s'il vous plaît, dit-il. Voila... Avant de partir, je voulais vous mettre en garde. Vous, plus que vos collègues, car vous ne leur ressemblez pas. Vous êtes un garçon très sincère, dévoué et loyal. Les rudiments du métier de militaire que vous avez appris sous le patronage de Yakhlef à l'Académie, et pendant notre brève collaboration, sont l'apanage d'une conception professionnelle et apolitique de l'armée. Vous ne trouverez pas cette façon d'agir et d'exécuter les ordres dans tous les corps, et chez tous les gradés. La réalité du pouvoir dans ce pays est autre. Ce que vous risquez de voir désormais correspond en gros à une vue... maquisarde du commandement. Le maquis, c'est le camouflage, le goût du mystère, le guet, le piège, la ruse, la peur de l'encerclement, la haine de l'intellectuel... Vous êtes intelligent. Faites attention désormais à ce que vous dites et à vos actions de la vie courante. (...)


_______________________________


NB 1: Les textes intégraux en français des tomes 4, 5 et 6 ne sont visibles que partiellement sur la toile. Ils peuvent être demandés à l'auteur, qui jugera de l'opportunité de les transmettre aux parties pertinentes qui auront déjà participé à l'exercice critique des manuscrits, à partir des extraits déjà livrés. Les tomes 4, 5 et 6 ne seront publiés en temps opportun qu'en version papier. Merci pour votre compréhension.





NB 2: © Ce livre est protégé par copyright.

4ème couverture

Biographie de l'auteur

Muhammad-Jamal El Kadiri est né en
1953. Politologue de formation, il est
venu tôt à l'écriture, tard à la publication,
par goût et exigence de qualité.
Son œuvre romanesque est talentueuse,
mais âpre et incisive. Il dépeint avec une
saisissante réalité les vicissitudes de la
condition d'intellectuel dans son pays.
Son «temps littéraire» laisse au lecteur une
impression étrange de durée, qui captive et
tient en haleine jusqu'à la dernière phrase.
(Note d'un de ses amis, aujourd'hui disparu)




(...) Extrait, Chapitre Treize


– Vous rêvez, lieutenant, dit le commandant, avec son plissement des yeux si caractéristique... Où voyez-vous la république ?...

– Dans ma tête et dans mes actes, du moins... je n'oublie pas que nous subissons les diktats d'un régime illégitime, issu d'un coup de force...

– Ne dites pas cela devant n'importe qui, Baali... on vous neutralisera sans pitié...

– Peu importe, mon commandant... je n'ai pas peur... j'ai hérité de mes ancêtres un sens élevé de la dignité et de l'honneur... notre peuple, en majorité, pense comme moi... à la différence qu'il ne le dit pas d'une seule voix et ne se soulève pas franchement, comme un seul homme, à l'image de nos martyrs, qui sont morts pour ce leur peuple vive libre !... oui, le pouvoir actuel n'est qu'une... royauté sans effigie... mais il finira bien par disparaître un jour ou l'autre, car dès sa naissance, il a semé les germes de sa propre destruction.»


4ème page


Du même auteur :




-Tome 1 : «Soldats de plomb»
-Tome 3 : «Vers où cette fois, sur la route, Tewfiq ? »
-Tome 4 : «Pk-Zéro.»
-Tome 5 : «Ils firent jaillir, ô mon Dieu, une source généreuse.»
-Tome 6 : «Ultime débarcadère.» 



©Tin-n-Ouahr
Tome 1 : «Royauté sans effigie.»
2014

Dédicace



A mon cousin Nasser, mort sous les drapeaux.
Et aux camarades de l’armée.

C’est sans haine, ni ressentiment, que j’ai

Tenté d’apprivoiser, par la plume, les jours

Et les lieux communs qui furent les nôtres


Note madrée de l'auteur.

Mes textes ne prétendent pas avoir la consistance physico-chimique du diamant, qui est un minéral rare, à la beauté toujours singulière. Si celui-ci symbolise la pureté, que j'ose quelque peu revendiquer dans ma démarche d'écrivain, vous n'ignorez pas, chers lecteurs, que rien ne résiste à l'implacabilité du temps, pas même une pierre rare, contrairement à l'idée reçue. Pourtant, ma quête de vouloir fixer dans la durée mes écrits a été une constante de recherche dans mon projet romanesque, s'inscrivant dans une dialectique contenant peut-être des éléments d'appréciation plastique et artistique qui négligent et font oublier, par moment, la fugacité du temps. D'érudits critiques du monde de la littérature peuvent discerner et saisir au vol cette exigence, ou ne pas la voir du tout. Il est des auteurs qui n'écrivent pas forcément pour plaire mais pour dire les choses. 
N'est-ce pas combien de grands passent leur chemin sans voir la grâce de l'infiniment petit, qui est toujours grand aux yeux de sa mère ? Des grands qui oublient souvent qu'ils étaient petits avant de devenir grands. Comme dans la recherche des joyaux précieux, c'est la rareté et la beauté des textes qui font bouger un lectorat. Allez-vous devenir des fans inconditionnels de mes livres ?

Avant-propos

Si les personnages, faits et repères chronologiques de cet ouvrage correspondent, peu ou prou, à des situations authentiquement vécues, ils n'en constituent pas moins des créations de roman. Ainsi donc, des dialogues, scènes chronologiques connexes, descriptions et réflexions, nécessaires à toute construction romanesque, ont été volontairement ajoutés par l'auteur. 
Les patronymes, les sigles militaires, et des appellations de lieux, ont été sciemment modifiés, leur situation géographique déroutée. Toute ressemblance étrangère dans le texte ne serait que purement fortuite, et ne pourrait par conséquent prêter à équivoque.

L'auteur.

Symbolique de l'œuvre



«N'oubliez pas, camarades... Nous avons tous été des soldats de plomb. »                   _______________________________________
  (In « Tin-n-Ouahr » Tome 1er « Soldats de plomb » Chapitre XVII)



Anonyme, affamé, mené par le bout du nez, naïf...









Prologue


J'ai connu Tewfiq Baali à [1]N'gussa, une des portes du Grand-Sud, au-delà du moutonnement cuivré des [2]Dokharas, au pays des [3]Rois Tuggurts. Combien c’est loin maintenant, mais toujours saisissant de réalité !
A l'époque des chroniques qui vont suivre, j'y accomplissais mon service militaire comme chef scribe au tribunal de la garnison. Un rond-de-cuir couleur kaki, quoi, en terre des pharaons modernes. Bien que je n’aie jamais eu à contresigner aucun jugement, quel qu'il soit. A vrai dire, mes collaborateurs et moi-même étions considérés par la hiérarchie comme des archivistes, tout au plus.
Hé ! Que demande donc le peuple ? Il est de notoriété légendaire que les réservistes sont au summum de l’inhibition passive. Ils ne répugnent pas à passer pour des paillasses, mais juste le temps de leur conscription. A l'heure de la quille, ils feront le bras en direction des murailles des casernements, en s'écriant: «Basta!», et nullement, «Asta la vista».
A contrario, jamais nos chefs n'auraient pu imaginer, ne serait-ce que le temps d'un battement de paupières, que nous avions aussi, à l'endroit des générations futures, un devoir de mémoire vrai, équitable, inflexible, indomptable, irréductible, inlassable. D'où l'émergence de cette œuvre, qui a en quelque sorte coulé de source.

Avant de planter pour toi le décor, cher lecteur, il est nécessaire d'affirmer que cet ouvrage n’est pas un manuel d’embrigadement. Ni son contraire ! Tout un chacun aurait donc à le lire avec lucidité, discernement et esprit critique. Ou à s’en détacher royalement.
En toute vérité, cette histoire peut se dérouler dans n'importe quel pays où les lois travaillent pour l'intérêt des tyrans. Bien qu'il soit aise de le deviner, délibérément, et à aucun moment, je ne cite le nom de l'Etat où se déroulent les faits. Car de mon point de vue, vu leurs agissements, la majorité des personnages jouant le rôle négatif des méchants cités comme cadres dirigeants assurant des responsabilités publiques, ou comme exécutants de basses besognes, ne sauraient se prévaloir en toute légitimité de l’honneur de sa nationalité.
Et vu sous un autre angle, je n’ai pas voulu donner pour cadre à mes écrits un pays factice pour tout l’or du monde. Si j'avais décidé de ménager toutes les susceptibilités, j'aurais pu choisir une contrée imaginaire, dénommée par exemple «Utopia», à une latitude de terres inexplorées, jetant le discrédit sur un peuple inconnu. Déplacée de leur terroir, mes textes auraient certainement perdu toute leur originalité et leur respiration. C'est pourquoi les noms historiques de lieux du territoire profond que j'aime ont repris ici leurs lettres de noblesse.
Par bonheur, je crois avoir dépeint au fil des pages plus de belles choses que de balivernes. Par ce roman, j'ai tenté de faire suivre à la trace les itinéraires de personnages, femmes et hommes, ayant pris à une période de leur vie le même chemin. En parallèle, j'ai laissé se dérouler, sans dessein inavouable de le dévoyer, l’écheveau des événements politiques du moment dans cette région du monde, avec pour toile de fond la délicieuse histoire d’amour du héros principal de cette saga, indéniablement enfant émérite de ce peuple dans sa vie de tous les jours.

Tout avait donc commencé pour nous lorsque l'administration militaire nous avait envoyé des ordres d'appel à l'âge de la majorité, ou quatre à cinq ans plus tard pour ceux qui avaient poursuivi comme moi des études supérieures.
Parmi les milliers de conscrits affectés ici et là dans les casernes, au hasard, le plus souvent sans sélection préalable en rapport avec leur qualification académique ou professionnelle, on dénombre trois types de recrues :
– Les rares privilégiés qui satisfont à leurs obligations militaires sans anicroches majeures, par chance, ruse ou passe-droit.
– La deuxième catégorie, la plus nombreuse est représentée par les soldats, les plus naïves créatures de l'univers... Ils sont, la plupart du temps, corvéables à merci, boule-à-zéro permanente, tenue débraillée et ventre creux. Ce sont des servants, des exécutants. Troupes au quotient intellectuel pour le moins... obtus, qui exécutent sans état d’âme les basses besognes, tant à l’échelle humaine altimétrique qu’au sens neuro-végétatif du terme... Militaires que l’on sanctionne périodiquement pour des motifs prévus par le Règlement du Service dans l’Armée. Fautes punissables d'arrêts de rigueur, universellement codifiées, mais plus ou moins admissibles, qui doivent rappeler au soldat qu’il est aux ordres et qu’il ne doit pas broncher. A l’évidence, tous les systèmes dictatoriaux ne tiennent que parce qu’ils parviennent justement à dompter cette catégorie de subordonnés. 
– Le troisième cas de figure est celui des gradés. Caporaux, sergents, aspirants et sous-lieutenants de réserve. Y voir des commandeurs est une vue de l’esprit. Ils sont simplement destinés à encadrer les hommes de troupe. Tant qu’ils exécutent les instructions du commandement, ils bénéficient du «privilège» du grade subalterne, consistant à régenter leurs sections, tout en récoltant dans la foulée quelques privilèges matériels désuets. Peu parmi eux sont capables de remettre en cause le «postulat» du diktat des actifs. Assurément, cela ne les intéressent pas, car ils savent qu’ils ont un temps déterminé à passer en caserne avant d’être libérés.
Qu’en est-il des «politiques» parmi eux ? (Mot que l’on chuchote dans les casernes en regardant derrière soi et qui se comptent avec les doigts d’une seule main).
Hé!... Diantre!... Mais ceux-là ne se considèrent pas forcément comme tels! Le plus souvent, ils ignorent même l’être! C’est le haut commandement qui décide de les affubler de ce qualificatif, dès lors qu’il les considère comme dangereux pour le système. Ceux-là, on les «neutralise» d’emblée, et une fois pour toute, comme on aime à dire dans le jargon militaire; le plus souvent au gré de l'humeur des [4]«éradicateurs», ainsi qu'on les appelle dans ce pays, si tant est que la nation, à la fois valeureuse et crédule, qui le compose, n'ignore pas combien de turpitudes ils ont commis à son endroit.
Ces derniers sont les hommes de l'ombre. Ils n'aiment pas la lumière du soleil. Ils sont voyeurs de profession, à l'image de crins désagréables qui s'invitent à toutes vos sauces sans demander votre avis, pour des motifs inimaginables, inqualifiables, légitimés par eux seuls, contenus dans une charte secrète décrétée très haut, par des commanditaires qu'ils ne connaissent même pas.
L’exemple des «politiques» cité ci-dessus s'est appliqué à Tewfiq Baali, et nous avons eu le destin commun de nous rencontrer à ce moment-là de notre vie, à la différence que lui avait eu moins de veine que d'autres. Quoique la bonne fortune ou la guigne, en ce qui concerne ce jeune homme, ne sont que des vues de l'esprit chez un observateur profane. En croyant lui faire du mal, ses détracteurs l'ont propulsé vers des dimensions d'élévation spirituelle, de créativité, d'amour du prochain, de don de soi pour son pays, exceptionnels. Mais après bien des épreuves, après une si longue durée...
Les déboires de cet appelé du contingent ont commencé longtemps avant son arrivée à N'gussa, où il ne faisait que transiter, avec un groupe de détenus venant du siège du 12ème Corps d'Armée. Tous en partance pour «Pk-Zéro». Une cohorte des plus hétéroclites, composée :
– D'un intendant incorruptible accusé injustement de vol, dans des casernements où la rapine est une pratique contagieuse typiquement militaire, admise et tolérée par la hiérarchie, puisque se servant elle-même en premier et abhorrant les hommes intègres qui la dénoncent.
– D'un meurtrier de chef tortionnaire ayant dépassé la ligne rouge tolérée par sa dignité humaine.
– D'un maquereau s'affichant publiquement avec la femme d’un gradé.
– De trois insurgés récidivistes devenus très dangereux pour la pérennité de l'organisation disciplinaire.
– De huit déserteurs incorrigibles.
– De quatre fier-à-bras invétérés.
Et, au milieu de ce fatras de victimes ou d'insoumis aux uniformes luisants de crasse, avait émergé, distinctement, par sa stature et sa personnalité, la silhouette effacée mais aux habits propres de ce prisonnier atypique, que j'aurai pu ne pas voir ce jour-là, tant les préaux sales de la juridiction militaire où j'exerçais ma triste fonction ont brassé de reclus.

Lorsque, nouvellement muté à la garnison, j’avais assisté pour la première fois à ces lugubres transferts, mes yeux mortifiés avaient tenté de mesurer l’affliction des relégués dans toutes ses dimensions ; mais fort heureusement, mon esprit, demeuré assez lucide malgré la chaleur torride et les vents de sable, avait très vite refusé d'en fixer les images. Plus tard, une routine protectrice avait permis à «l'auxiliaire insignifiant de justice militaire» (que l'armée avait cru faire de moi en me nommant à ce poste) de rapidement en oublier les visages hagards. Car, comme en médecine, le trop fort émoi d'un chirurgien, qui voudrait partager la douleur de ses patients, peut déstabiliser sa faculté de les soulager correctement. Apothicaire proposant des remèdes à tout-va, je ne l'étais point. Mais lâche d'avoir été témoin de pratiques honteuses sans les dénoncer, jamais !
Nul ne peut le nier, les camps pénitentiaires du Sahara ont existé, du temps des colonies mais aussi après les indépendances tronquées des nations qui se partagent cet espace mouvant immense, avec une traçabilité médiatique quasi hermétique, du fait de la chape de plomb qui entourait cette question, en ces temps-là. Mais aucun citoyen ordinaire, à part quelques dizaines de militaires vaguement au courant, d'autres impliqués peu ou prou dans les décisions de punir, n'aurait pu se douter de l'existence du Camp Zéro. Seul un régime politico-militaire diabolique, sadique, maffieux, narcissique, névropathe, avait pu en croiser sur une carte d'état-major, selon la classification de «secret-défense» du moment, les lignes de longitude et de latitude, en imaginer les fondements statutaires spéciaux, tout en laissant le régime inédit d'incarcération à la discrétion de gardiens sans pitié, sans scrupules, eux-mêmes paradoxalement bannis là-bas à perpétuité.
Ce camp avait activé pendant plus d'une dizaine d'années, jusqu'à la mort horrible de son premier concepteur ou inspirateur, et j'avais eu le malheur, à cette période, de travailler dans la structure militaire par où transitaient les prisonniers destinés à partir là-bas.
Comme ce jour-là, il m'arrivait de parler de temps à autre avec certains captifs, dont les chefs d'inculpation me semblaient, pour le moins, fantaisistes, afin de m'enquérir des raisons plausibles de leur arrestation. Et je prenais des notes, m'exerçant déjà à la profession d'avocat que je voulais embrasser à l'issue de mes obligations militaires. Une sorte de revanche à mains nues contre l'injustice, contre l'arbitraire. Un plaidoyer pour la postérité...
L'arrestation de «ceux-là» (gare à celui qui osait prononcer leurs noms !) n'avait fait l'objet d'aucun jugement militaire. Ce dernier contingent avait été transféré de Shyrta avec uniquement un billet d'écrou collectif, sans motifs de sanctions et sans durée de détention.
Que fut sinistre le devoir de lire ce document, de le faire enregistrer ! Et plus grave encore, ce que je trouvais le plus injuste de la part des chefs de l'armée impliqués dans ces lugubres transferts, c'est qu'ils condamnaient les affres de l’occupation coloniale, tout en utilisant ses méthodes. Ils torturaient sans pitié. Ils n'informaient jamais les familles de la destination de «ceux-là».
Chaque fois que je le pouvais, je demandais en cachette aux prisonniers, dont j'avais le sentiment qu'ils étaient innocents, leurs adresses, afin d'envoyer de façon anonyme une lettre dactylographiée à leurs parents, avec invariablement le texte suivant :
«J'ai le regret de vous informer que votre fils a transité par le tribunal militaire de N'gussa le ../../19.. Il va bien et vous passe le bonjour. Il vous dit de ne pas vous inquiéter, et qu'il espère revenir rapidement à la maison.»
Et je donnais à affranchir les plis à des permissionnaires habitant au Nord, à partir de villes différentes, afin de brouiller les pistes. J'avais en quelque sorte jeté une bouteille dans... le désert.
Quand une famille affolée venait s’enquérir à la garnison de N'gussa, c'était à mon service qu'on l’envoyait ; administration militaire en principe appropriée pour aviser, mais ayant pour consigne absolue de ne rien dire.
Obtenant le serment solennel des visiteurs de ne jamais dévoiler «leur source», je confirmais discrètement le passage du fils par le tribunal, mais j'étais incapable de leur dire vers quelle destination exacte on l'avait conduit, ne le sachant pas moi-même. Je n'avais pour seule ressource que de former avec mes bras un angle s'élargissant vers l'infini du sud-est, avant de les laisser se rabattre avec impuissance le long de mon corps.
Lorsque les parents plus ou moins réconfortés partaient, persuadés d'avoir trouvé en ma personne ne serait-ce qu'une «bouée de sauvetage», une lueur d'espoir pour le retour de leur progéniture disparue, un «contact» sur qui on pouvait compter à l'avenir, je subissais les foudres de guerre de mes supérieurs, lesquels affirmaient que les «fuites» ne pouvaient provenir que de ma structure, et que je devais sévir sans discernement dans mon staff.
Dépité par autant de mauvaise foi et de fuite en avant de la hiérarchie, je simulais des enquêtes laborieuses, qui, curieusement, paraissaient crédibles à leurs yeux, et ils me laissaient en paix pour un temps. Jamais mes chefs n'avaient douté de mon «innocence», car je passais pour un officier ombrageux, un «sans cœur», qui consacrait tout son temps libre à lire des livres, et à qui il arrivait parfois de gueuler très fort comme tout l'encadrement en direction de troupes désemparées, alors qu'en réalité c'était juste pour faire «bonne figure» à l'endroit de ses pairs.
Cependant, une seule fois, un magistrat militaire d'active avait eu cette réflexion équivoque à mon sujet, en fronçant les sourcils :
«Lieutenant, ça fait une année que je vous connais... Vous braillez rarement, mais je ne vous ai jamais entendu blasphémer. Et ça, ce n'est pas militaire!
– ... Affirmatif, mon capitaine, avais-je rétorqué d’un air niais, après un moment de silence... Tout simplement parce que, dans ma tête, je ne le suis pas... On choisit un métier soit pas vocation, soit par pis-aller... Moi, j’ai jeté mon dévolu sur une profession pour laquelle j’ai étudié pendant quatre ans... Je l’exercerais donc en connaissance de cause. Vous, mon capitaine, avez opté pour la carrière militaire au long cours... En d’autres termes, à chacun son métier et les vaches seront bien gardées.
– L’armée professionnelle ne vous a jamais emballé, avait-il ajouté, avec la rancœur sournoise propre à beaucoup d’actifs ?
– ... Pour la hiérarchie, un soldat est bon lorsque il applique à la lettre les ordres, avais-je rétorqué avec la même temporisation, toute mon artillerie désormais braquée en sa direction, et les salves prêtes à être tirées... Je ne suis pas contre l’axiome de l’obéissance comme antithèse au désordre, poursuivis-je, mais mes neurones ne répondent qu’après avoir décryptés l’objet des instructions reçues. Il se passe donc un temps de réflexion, qui peut être, certes, préjudiciable en période de péril à la bonne marche d'opérations militaires. Là, s’invite, dans ma tête, un questionnement purement didactique: Quelles opérations ? Pourquoi ? La légalité et les droits de l'homme ont-ils été respectés ? En réalité, j’ai constamment besoin de connaître le motif des ordres ; même si mon attitude peut être interprétée comme une prétention de censeur de causes trop grandes à contenir par un simple individu, dont les avis ne comptent pas à l’échelle de positions militaires stratégiques officielles déjà verrouillées. Conséquence : la cible est à abattre, point à la ligne. Pour le commandement, mon atermoiement, trop superficiellement montré du doigt comme lâcheté, peut faire perdre une guerre. Pour moi, différence fondamentale, capitale, il permettrait plutôt de l’éviter, dès lors que je la considère comme injuste... C’est, simplement dit, une question d’éthique existentielle... Les recrues de ce type, vous ne l’ignorez pas, mon capitaine, l’armée n’en a que faire...
– Pour sûr, lieutenant, avait-il répliqué, abasourdi par cette réplique inattendue, mais ayant vraisemblablement atteint son but ! Et comment ! L'armée va vous en faire voir, des éthiques civiles !
– J'ai juste émis un avis, dis-je, en restant très calme... L'armée n'a rien à craindre en ce qui me concerne... En réalité, je ne m'intéresse pas à la politique... Pire, je l'abhorre... Voyez-vous, mon capitaine, il faut de tout pour faire un monde, avais-je conclu avec une moue appelant à l'indulgence, et en haussant les épaules, croyant de la sorte arrondir les angles, car les actifs n’aiment qu’on leur dise qu’ils se sont trompés... de pas de porte.»
Il était resté coi, rageant intérieurement contre une démonstration de rhétorique qu’il ne saurait contrer. Sans qu'il s’en aperçoive, je n'avais pas répondu à l’objet pernicieux de sa question; à savoir pourquoi je ne blasphémais pas. Ne pas jurer, dans l'armée, c'est l'affront suprême fait au commandement. Vous devenez louche et vous manquez ainsi de «respect» à vos supérieurs! Plus vous excellez dans la terminologie du langage ordurier, mieux vous serez «apte» à l'avancement, et «admissible» aux missions très spéciales. Si vous saviez combien je me foutais d'obtenir les faveurs de l'armée par ce type de subornation abjecte!
Même si j'avais livré le fond de ma pensée au piètre magistrat, énoncé les exigences de mon éducation, mis en avant le candide courage de mon libre-arbitre, il n'aurait sans doute pas compris qu’une vérité, pour atteindre la plénitude de son expression, doit toujours sortir des sentiers battus, aussi amère soit-elle. Or, l'armée est prête à accepter tous les «errements» d'un de ses «rejetons» du corps la réserve, sauf d'être... un «ravaleur de leçons».
A ce niveau, je dis tant pis pour ceux qui admettent, acceptent, permettent, tolèrent ou soutiennent ce type de servitude militaire! Toute ma vie, j’ai lutté contre cet ordre inique des choses! Je considère que celui qui ne peut lutter à visage découvert contre l’injustice et l’arbitraire peut le faire au moins avec le cœur. Moi, je le fais avec la plume, que j’estime à terme plus forte que l’épée. Cela dit, ne pensez pas pour autant que je sois un antimilitariste forcené. Il n’y a pas dans l’absolu d’armées maléfiques par prédestination ; il y a par contre des militaires médiocres au service du mal. Il y a aussi des armées valeureuses qui défendent avec brio et bravoure leurs pays menacés par des invasions. Celles-là sont admirables lorsqu’elles s’interdisent de glorifier avec stupidité la guerre, d’être à la solde d’un régime politique honni, d’une secte pernicieuse ou d’une mafia vorace.
S’il vous plait, lisez d’abord. Au fil des pages, et si vous n’avez pas décidé entretemps de ranger mes livres au placard par ennui de ne pas y avoir découvert suffisamment de matière, ou par mauvaise conscience d’avoir été, incidemment, à un moment ou à un autre de votre vie, du mauvais côté de la barrière, votre intime conviction devrait ne pas tarder à s’établir sans difficulté. Vous vous découvrirez alors, peut-être, avoir été, avant moi, ou à ma suite, les meilleurs défenseurs des causes justes.
En toute franchise, je n'avais peur de personne, et je persistais dans mes investigations. J'avais pu savoir, au fil du temps, par bribes, que là où on envoyait ces contingents, il n'y avait aucune geôle, aucun grillage, aucune muraille, aucun barbelé de bagne. Aucune route n'y menait. Périodiquement, un aéronef de l'armée y larguait des vivres. Et des «détenus», dont les parachutes, ô mon Dieu, ne s'ouvraient pas toujours !

C'est ainsi, qu'à ma demande, j'avais reçu Tewfiq Baali dans mon bureau. J'avais remarqué qu'il sortait nettement du lot, son visage me rappelant vaguement celui de quelqu'un que je voyais à Mezghena les années d'avant, au campus de l'Université et sur les boulevards du centre-ville. J'avais cru de la sorte le faire échapper à la vigilance momentanée de ses gardiens, afin de lui offrir un verre de thé et de causer un moment avec lui. Sans plus. Ranimer en quelque sorte une complicité espiègle d’ex-étudiants qui trouvent ainsi l’occasion de pérorer un coup sur l’ineptie permanente des pouvoirs publics... Parce qu’en filigrane, j’avais l’intime conviction que ce prisonnier-là était innocent et je voulais l’aider !
Il était sous-lieutenant de réserve du Train au 51ème [6]QGO. Dégradé en simple soldat, à la suite d'un prétendu complot contre la sécurité de l'Etat. Malgré la torture, on n'avait jamais pu lui faire avouer la cache de son journal, recherché par le commandement suprême de l'armée pour d'obscures raisons.
L'homme que j'avais rencontré était grand de taille. Svelte. Le teint blanc, bronzé à l’encolure. Les cheveux châtains foncés, avec des reflets roux. Des yeux couleur amande, à la pigmentation verte. Un regard vif et intelligent, qui trahissait, à n'en point douter, un air intellectuel, en dépit des traces des sévices qu'il avait endurés encore visibles sur son visage. Il avait mon âge et avait, à la lecture de ses carnets intimes, qu'il avait cachés dans le double fond de son sac marin, fait des études supérieures d'économie politique.
A ma grande surprise, la police militaire restait très complaisante à son endroit. Ses gardiens donnaient l'impression de lui vouer un grand respect.

Mis en confiance, de fil en aiguille, Tewfiq Baali m'avait révélé pendant une matinée entière tous ses déboires avec ses contradicteurs. Je lui avais posé, à brûle-pourpoint, une seule question, certes gênante, mais peut-être un tantinet thérapeutique, pour le libérer quelque peu de la pression exercée sur ses frêles épaules par la captivité ; du moins, ce qu’il m’avait semblé être le cas...
« Pourquoi avez-vous été arrêté? Vous pouvez tout me dire ou vous taire. Faites-moi confiance, je ne vous trahirais point. Je suis réserviste, comme vous. En tout état de cause, j’ai l’intention de vous aider comme je peux, sans aucune condition préalable.»

Avant d’entamer son récit, il était resté silencieux pendant un long moment, le regard portant très loin, au-delà de l’enceinte de la caserne, réfléchissant profondément, avec le même [5]air paisible, apaisé et constant, qu’il affichait depuis qu’il était entré dans mon bureau. Il donnait l’impression de n’avoir peur de rien, de personne. Il se fichait pas mal d’être, par exemple, confondu avec des gadgets d’interrogatoire dans le genre table d'écoute ou vitre sans teint...
Il avait d’abord parlé de l’histoire de notre pays, de ce que notre nation avait enduré à cause de l’esclavagisme et des invasions. Il avait noté la très grande bénédiction offerte par les préceptes moraux dont ont hérité de nos ancêtres, pour élever la spiritualité des gens, et pour contrer les importations idéologiques perverses. Il avait fait une analyse sociologique très fine de notre société, en citant des observations d’Ibn Khaldoun, qui avait étudié les mœurs des ethnies locales, pendant les siècles d’obscurantisme du Moyen-âge.
«Inculture», «égoïsme», «indifférence», «méchanceté congénitale», «tribalisme aveugle»,«néocolonialisme», «secte diabolique», «bêtise humaine», «incompétence», «totalitarisme», sont les quelques mots-clés que j’avais retenus dans ses développements. C’était de sa bouche que j’avais entendu pour la première fois la notion de «pouvoir économique planétaire».
Il m’avait parlé de sa famille, de prime sa jeunesse dans les Alpes, de sa passion pour l’écriture. Petit à petit, sans fioritures, le lien s’établissait de cause à effet avec son arrestation, comme dans l’assemblage d’un puzzle sociétaire complexe, avec pour pièces, des intrigues d'intelligence avec l'ennemi qui ne tiennent pas la route, et des procédures de justice militaire expéditives, qui cadraient toutefois précisément avec la situation politique délétère du moment.
Il avait très vite pris la décision de me confier ses manuscrits, sachant à qui il avait affaire ; et parce qu'il avait déjà deviné que là où il partait, peu de gens sont allés et rares sont ceux qui en sont revenus. Il m'avait fait promettre de publier ses textes. Il m'avait dit qu'il tenterait de continuer d'écrire et de m'envoyer la suite, mais que si une année passait sans aucune nouvelle le concernant, j'avais toute latitude d'agir. Il n'avait pas voulu que ses parents sachent où il est. Ce vœu courageux, j'avais cru avoir, sur le moment, la faculté d’y souscrire ; mais je n'avais pu me résoudre à respecter ma promesse, car il m'avait parlé de sa mère en des termes émouvants.
Enthousiasmé par son projet d'écriture, je lui avais remis une dizaine de carnets vierges de cent pages et des stylos.«Plutôt des crayons et des gommes, si c’est possible, m’avait-il demandé en rougissant d’embarras. L’encre ne résistera pas à la chaleur. Là où je vais, chaque ligne écrite sera précieuse. Je dois effacer mes trivialités au lieu de les biffer.»
C’était comme si je lui avais remis le plus grand trésor du monde ! Il m’avait étreint avec énergie, en prononçant un «merci» chuchoté, qu’il m’avait semblé entendre répliqué en écho par les murs de mon bureau ; puis il avait glissé le colis dans la même cachette de son bagage.
Un manuel d'agriculture saharienne se trouvait sur mon pupitre. J'avais fait le geste de le lui offrir. Il le prit volontiers, et lisant le titre, son visage rayonna de joie.
« Très belle lecture, à Pk-Zéro, n'est-ce pas ? Un ami targui m'a traduit en tamachek, la langue de son ethnie, la signification du mot désert...
– Qu'a-t-il dit ?
– Tin-n-Ouahr... soit, mot à mot... là où il n'y a rien... C'est bien là où il n'y a rien qu'on nous envoie, s'interrogea-t-il avec sagacité ?
– Il y a de belles photos de verdure et d'arbres, dis-je, ému. A défaut de livres qui risquent de t'être confisqués, je me suis dit que cela te rappellerait peut-être le retour à la civilisation...
– La civilisation est une construction permanente, affirma-t-il. Qu'avons-nous édifié au Nord depuis le départ physique de l'occupant ? Pas grand chose, alors que notre pays est, humainement et matériellement, si bien nanti! Au Sud, que d'espaces à mettre en valeur, et pas du tout de concurrence, ajouta-t-il, enthousiasmé!... A mon retour, je te confirmerais si mon ami avait fait une traduction fidèle...
– De quoi ?
– Du sens du mot désert, pardi...
– In challah, tu nous reviendras sain et sauf, ajoutais-je, de plus en plus embarrassé...
– In challah, répéta-t-il, avec tact et courage, pour ne pas ajouter de pesanteur à mon émotion... 
– Pourquoi dissimuler tes manuscrits là où s’effectuent les fouilles en premier sur les prisonniers, lui avais-je demandé, inquiet ?
– Celui qui n’aime pas une vérité ne la trouvera pas, même si elle lui est révélée avec le grossissement du microscope électronique, avait-il répondu, avec un soupçon de colère, ou plutôt d’exaspération contenue... Ils laissent croire qu’ils savent tout, qu’ils prévoient tout. En fait, il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir la lumière, ce jaillissement efflorescent qui lui révèlera, à un moment ou à un autre de son parcours inique sur la Planète Terre, la noirceur de son âme. Il n’y a donc pas de rédemption possible pour les impies. La vermine dévorera leurs cadavres, et le remords torturera leurs âmes pour l’éternité.»

Depuis que j’avais aperçu ce jeune homme sur la place de rapport de la garnison, je n’avais pas cessé d’être impressionné par sa personnalité, et par ses propos ; mais ce qu’il venait de dire résumait la quintessence de son intelligence, et tout le secret de son fantastique combat!
Quand j'avais échangé avec lui, ce jour-là, malgré les conditions déplorables de sa captivité, il restait posé, poli, positif. Il ne se conduisait pas comme un interné pessimiste, et geignard. Sa liberté à lui était, comment dire... intérieure, dans sa tête, impossible à emmurer. J'avais relevé une très grande culture, un solide esprit d’analyse et de synthèse dans sa narration, une incommensurable bonté dans son regard. Quoique transparaissait distinctement, au fond de ses yeux, une détermination à toute épreuve; et rayonnait à son front, la sérénité des hommes qui n'ont pas peur de la mort.

Vers midi, le chef de l'escorte avait montré le bout de son nez à la porte de mon bureau, la mine désolée, voulant dire que l'heure du départ était imminente. Je demeurai interdit, ne sachant que faire. Vertigineusement, dans mon esprit, défilaient plusieurs scénarios de «sortie de crise» à son endroit, dont celui, très séduisant, de le faire évader séance tenante, en le cachant dans quelque réduit, cagibi ou soupente, et en simulant d’avoir été assommé et ficelé, comme dans les films. J’avais même fureté du regard par la fenêtre à plusieurs reprises pour repérer les «outils» aptes à conforter le plan d’évasion que je commençais à concocter pour lui...
Celui qui était devenu immédiatement, sans calcul aucun, mon ami, mon frère, avait compris ma gêne, et peut-être aussi, deviné mon intention de tout tenter pour lui.
« Pas de bêtise, [7]ya dada, avait-il enchaîné avec un calme olympien, en mettant sa main droite, aussi belle que ses traits, à mon bras gauche... J’ai besoin de toi là où tu es. Tu es ma dernière balise avant le grand saut vertical du haut de 3000 mètres d’altitude vers l’inconnu minéral uniforme d’en bas. Qu’à cela ne tienne ! Concédons-leur, à notre corps défendant, que c’est là un système sophistiqué d’emprisonnement. Le nec plus ultra du cynisme... Quoiqu’ils se soient trompés de lieu, car c’est exactement vers les grands espaces de là-bas que j’ai toujours voulu aller.»
Puis il s'était levé et avait mis son paquetage à l'épaule. Il était resté un moment debout, le regard fixant le sol, l'air grave, l'esprit comme absorbé par une réflexion profonde, le corps paraissant supporter tout le poids du monde. Puis il avait levé ses yeux dans ma direction avec un sourire radieux, avant de prononcer quelques mots clamés comme un testament moral posthume, en guise de conclusion à son récit :
«Nous autres intellectuels avons une dette permanente envers ce pays. Il est si grand. Il est si beau. Il est, par la grâce de Dieu, si riche. Prenons-en grand soin. Il nous aimera et nous le rendra au centuple. Notre peuple a beaucoup souffert de l’absence d’un enseignement de qualité, sauf peut-être notre génération, qui a été à cheval entre deux systèmes de pensée, et a pu passer dans l’œil du cyclone. Mais elle s’est trouvée menacée en quelque sorte par la peste et le choléra. Les anciens occupants, qui n’accepteront jamais de laisser une élite libre et compétente gouverner le pays. Et les nouveaux locataires, qui ne comprennent que le langage de la force, comme des animaux ; qui ne sont que les vassaux des anciens maîtres, souvent sans le savoir. Notre nation n’a eu aucun répit pour améliorer sa condition culturelle. Si elle ne s'était pas réfugié sous l'aile protectrice de sa religion éclairée et tolérante, elle aurait tout perdu et glissé vers un abîme sans fin. En ce moment, c'est sur sa composante instruite qu'elle compte. Si nous ne sommes pas ambitieux pour nous-mêmes, soyons-le au moins pour nos enfants...»
Et il avait salué parfaitement l'officier qu'il avait en face de lui avant de tourner les talons. Les traits de son visage sont restés incrustés à jamais dans ma mémoire.

Puis, bon an, mal an, le temps est passé, très lent pour nous autres réservistes affectés au Sahara. Pendant longtemps, j'avais cru que Tewfiq Baali avait péri. J’avais pensé constamment à lui. Et un jour, alors que tout espoir de le revoir en chair et en os semblait définitivement vain, la Providence avait manifesté sa bonté dans toute sa plénitude !
Tandis je m’apprêtais à rendre ma dotation réglementaire au service d'habillement, vers la fin de ma conscription, désolé d’avoir perdu sa trace, tout honteux de n’avoir rien pu faire pour lui, j'avais reçu d'un seul jet la suite de son journal, envoyé du Camp Zéro grâce à un judicieux procédé !
C'est ainsi que j'ai pu reconstituer son séjour là-bas, en tentant de cristalliser pour la postérité le premier témoignage véridique sur «Pk-Zéro» par un acteur du lieu, et en temps réel ; sans complaisance, sans comparaison aucune avec ce qui s’est passé dans d’autres bagnes, de part le monde. Assurément, ses carnets sont autant de balises indestructibles qui témoignent contre les agissements de tous les types d’absolutisme. 
Son écriture, tout en décrivant les horreurs, reste belle, limpide, positive, originale, riche et talentueuse. Je considère qu’il est l'un des rares intellectuels de notre pays à avoir su montrer, avec toutes les règles de l'art littéraire, que l'être humain est capable du pire, mais surtout du meilleur, dans des conditions d'existence extrêmes. 
Le sachant encore vivant, je n'avais pu me résoudre à publier ses manuscrits, que j'avais remis à ses parents, une fois rendu à la vie civile. Avec ces derniers, des familles de déportés, et quelques uns de nos amis courageux, nous avions décidé de créer un comité pour la libération de tous les prisonniers d'opinion. Très vite, nous nous étions heurtés à ce qu'on appelle communément la raison d'État, cette épouvantable nécromancienne qui n'a pas de visage, qui est muette et sourde, qui ne voit de son seul œil de borgne que ce qui est dans son intérêt étroit, et qui est sans pitié pour les braves.
Afin de ne pas laisser les commanditaires de cette dernière triompher entièrement, j'ai décidé d'utiliser l'arme absolue de Tewfiq Baali ; celle qui les a fait trembler dès qu'ils se sont mesurés à lui, et qu'ils ne peuvent faire taire : la vérité des mots semés à tous vents !
J'ai donc cru faire œuvre utile en écrivant la saga romanesque que voici, sans me décider à l'éditer avant d'en parler à celui qui l'a inspirée, ou du moins tant que je n'aurai pas eu la preuve irréfutable qu'il ne reviendrait pas du Camp Zéro. Durant mon séjour à N'gussa, je n'avais jamais vu personne retourner de là-bas, pas même les «gardiens du [8]Guebli», que le lecteur retrouvera au cœur de ces annales.

C'est alors que, sublimement, l'avenir nous concocta une surprise inattendue!... Car lui était revenu cinq ans après, et avait précipité la fermeture définitive du camp quelque temps plus tard, en décidant de remettre des copies de ses carnets au commandement militaire et à la Confédération Internationale des Droits de l'Homme!...
Il m'avait écrit à l'adresse que je lui avais communiquée à l'époque, et nous nous sommes rencontrés de nouveau, près de sa ville natale, dans la ferme de ses parents, où il avait embrassé le séduisant métier de jardinier. Car ses contradicteurs avaient conditionné sa libération par un statut de résidence surveillée à vie.
« Qu’à cela ne tienne, m’avait-il affirmé en substance... (Il avait dit la même chose avant son départ pour le Camp Zéro) Avec eux, j’ai appris à ne jamais manifesté un désir ; plutôt exprimer son contraire. Ils avaient refusé que je revienne à chez moi. Je leur avais dit que, de retour du paradis terrestre où j'étais, il m’était égal d’aller ailleurs, même à Mezghena. La plus grande punition aurait été qu’ils me ramènent là-bas, d'une part parce que j'ai pris en horreur mes anciennes circonvolutions dans cette ville aux belles perspectives panoramiques mais aux faux-semblants civiques et aux odeurs fétides, d'autre part pour mieux me surveiller; mais je savais qu’ils ne le feraient pas car ma modeste personne est devenue trop dangereuse pour la capitale, près du siège de leur épouvantable principauté. Extralucide, père leur avait dit que sa ferme isolée en rase-campagne pourrait très bien faire l’affaire. Ils ont accepté juste parce qu’ils croyaient pouvoir continuer à me punir de la sorte. Pour eux, mon style de vie est trop contagieux pour la société, j’allais dire pour l’opinion publique versatile, pour les foules qu’on téléguide à coups de discours démagogiques creux. Ils ignorent, ce sont des ignares permanents irrécupérables, que le véritable exemple à donner aux gens, c’est la vie en milieu rural. Ce que notre pays a de plus riche, c’est son espace et son sous-sol. Il y a de quoi faire vivre l’humanité toute entière... Tu vois, ils se sont trompés sans arrêt sur mon compte, mais vivront-ils assez pour pérenniser leur ultime oukase ?»
Son «domaine» est un havre de verdure, de paix et de tranquillité. Il m'avait remis une copie des carnets relatant la deuxième partie de son séjour à Pk-Zéro, d'où il avait finalement «été chassé», pour reprendre le verbe exact qu'il avait prononcé, car sa présence dans ce camp avait produit les effets inverses de ceux voulus par ses adversaires.
Il a «autorisé» la mouture finale de cette œuvre, à condition que son nom véritable ne soit pas cité comme auteur. Pas par crainte, renoncement psychologique quant à la lutte pour le triomphe des droits de l'homme, mais par honnêteté intellectuelle. Certainement par désintérêt et absence de libido pour la célébrité médiatique.
Admirable jusqu'au bout des ongles, Tewfiq, mon ami, mon frère ! Tu as voulu garder l'anonymat des hommes exceptionnels qui méritent la seule reconnaissance qui compte vraiment en ce bas monde : celle qui vient des humbles du peuple, des petites gens, tes frères. Pour te faire justice malgré tout, j'ai décidé de publier tels quels les extraits les plus parlants de ton journal. Le lecteur fera la part de ce qui t'appartient en propre. Pratiquement l'âme même de cet ouvrage !
Tu as probablement «péché» par excès de différence par rapport à la majorité de tes concitoyens. Pendant longtemps, tu as su déjouer les mécanismes de toutes les souricières placées sur le chemin de ton existence. A chaque coup de boutoir de tes détracteurs, tu as pu te relever debout sur tes pieds, digne, vaillant, téméraire, opiniâtre. Mais au dernier vilain croche-pied d'un obscur éradicateur du commandement militaire, tu avais donné l'impression de ne plus pouvoir retrouver ton centre de gravité. C'était mal te connaître...

Pour conclure ce prologue, est-il nécessaire de rappeler à ce niveau que cette collection littéraire est une fiction romanesque ?
En tout état de cause, de la première à la dernière ligne, je ne cesse de m’y réclamer de la littérature moderne avant toute autre parenté, pour autant que le roman puisse être le vecteur d’une démarche saine et intelligente aidant à faire éclater une vérité donnée, et pourvu que cette dernière ait un dénominateur commun entre tous les êtres humains.
J'assume mes écrits. J’estime pas avoir eu à trahir les constantes véritables de la nation dont je suis issu, ou à jeter délibérément l'opprobre sur aucune personne vivante ou morte. Il n’est pas dans mes intentions d’attiser les haines, de susciter aucune sorte de vindicte populaire vaine, mais d’aider plutôt à un éveil salutaire des consciences, afin que certains faits tels que ceux rapportés dans le script ne se reproduisent jamais. Je ne considère pas avoir «livré» des secrets militaires. Ceux qui croiront en découvrir dans cette série romanesque se trompent. En revanche, les agissements de certains personnages, leurs techniques de torture, ressemblant à s’y méprendre à celles du dernier colonisateur, doivent être dénoncés avec la plus grande détermination. Actes répréhensibles abondamment détaillés dans le texte, et qui sont malheureusement encore monnaie courante dans la réalité de tous les jours. Si pardon il y a, seules les victimes elles-mêmes peuvent le décider.
Le contexte militaire dans lequel se déroule ces chroniques n’est pas fortuit. Cependant l’armée ne doit pas être considérée, ici, comme une cible en soi. Des indices existant ça et là dans les six tomes de la série le démontrent. Ils sont explicites et tentent de persuader le lecteur du contraire. Comme partout, des hommes remarquables ont choisi le métier des armes, et donnent le meilleur exemple aux troupes qu'ils dirigent. Car, comme le personnage de Tewfiq Baali, ce citoyen cultivé, clairvoyant, actif, sage, réservé, responsable de ses actes, témoin intraitable et irréductible de son temps, comme tous les militaires du monde, exécutant le plus souvent sans broncher les instructions de leurs supérieurs, comme la société en général, amnésique de nature, égoïste par nécessité, très peu encline à punir les bourreaux, l’armée, ainsi que tous les corps constitués d’un Etat, peuvent être les victimes conscientes ou inconscientes des systèmes, qui seraient tentés de les utiliser pour de sombres tâches, au nom de la «sacro-sainte» obéissance aux ordres.
Le grand danger est que l’armée se considère elle-même «apte à décider» pour la nation. Son rôle, essentiellement et avant tout, est de la défendre contre des périls extérieurs et de participer pleinement à l'édification nationale en temps de paix. Cette institution, microcosme de toutes les composantes de sa population, doit également constituer un rempart contre la dérive des politiciens véreux de tout bord. Ce bouclier se trouve être, seulement et simplement, le principe idoine de ne pas prendre position dans les rivalités politiques. Une armée ne saurait être contre son peuple. Une armée ne doit jamais tirer sur son peuple. Il est vrai qu’elle se doit d’intervenir, mais seulement par mandat constitutionnel, lorsqu’une anarchie s’instaure dans le pays, mais pas au point d’aider à garder sous perfusion au pouvoir un régime politique illégitime, rétrograde et pervers jusqu’à l’horreur. Un des grands débats institutionnels universels du XXIème siècle est de considérer la neutralité des armées, face à des tendances plurielles démocratiques de projets politiques, comme la plus grande victoire remportée par l’humanité depuis la création de l’épée et du bouclier.
La richesse sociologique d’un peuple est dans sa pluralité, et en même temps dans son unité. La seule et véritable trahison d’un intellectuel est d’accepter de façon volontaire, passive, craintive, l’occultation des problèmes de la nation dont il est issu.
Tôt ou tard, la fin des tortionnaires et de leurs commanditaires est toujours douloureuse, déshonorante, inéluctable: maladie incurable, malheur, humiliation. Anathème de leurs contemporains et inscription en lettres infâmes dans les annales de l'humanité.
Les peuples valeureux qui croient en la justice immanente et inéluctable de Dieu tourneront le dos jusqu'à la fin des temps à tous les sinistres dictateurs, ces lugubres apprentis sorciers qui s'autoproclament leurs dirigeants, les spoliant de victoires électorales justes, à la suite de scrutins électoraux douteux. Aucun putschiste n'a le monopole du patriotisme, s'arrogeant le droit de patente de premier collège d'une nation. Aucune loi sur l'édition ne pourra mettre un carcan à la liberté d'écrire, tant que l'écrivain ne touchera pas à la dignité des personnes, en les citant nommément, et en les diffamant pour des crimes qu'ils n'ont pas commis. La sûreté d'un Etat doit être défendue avant tout par les citoyens, avec tous les moyens dont ils disposent, notamment lorsque les dirigeants autoproclamés sont des spoliateurs du pouvoir politique, des banqueroutiers de l'économie du pays et des traîtres avérés à la nation. Devant des systèmes qui monopolisent les moyens d'information, qui verrouillent les libertés, qui dilapident les richesses du peuple, utiliser la violence pour les contrer ne ferait qu'alimenter le feu intérieur qui les dévore.
J'ai une haute opinion de la valeur de l’écriture et il n’en fait pas un gagne-pain mesquin. Je ne l’utilise pas pour plaire ou déplaire, mais pour dire les choses. Certains de mes propos peuvent parfois fâcher, que des cercles proches de tous les pouvoirs en place continuent de considérer, à l’ère de l’Internet et de l’effondrement des frontières médiatiques, comme tabous. En réalité, comme d’autres avant moi l’ont fait, ici et ailleurs, tout à la fois témoins et acteurs de l’histoire, je n'ai fait que dépeindre des questions de société, d’éthique, et de parcours existentiel. Mon ouvrage s'efforce d’ajouter quelques modestes pierres à l’édifice de la Vérité, qu’il y a lieu de reconstruire inlassablement et en permanence, tant l’empire du mal ne cesse de tenter le démolir jusqu’aux fondations.
Enfin, j'affirme ne pas avoir décidé de mettre mon œuvre à la disposition du public par amertume, rancœur, esprit de vengeance, ou appât du gain et de la célébrité. J'estime avoir écrit mes textes avec toutes les nuances du prisme de l’arc-en-ciel. J'ai toujours fait faire à mon personnage principal son autocritique pour des actes jugés équivoques ou répréhensibles. J'ai présenté, autant que possible, tout à la fois des thèses et leurs contraires. J'ai constamment cherché à placer mes manuscrits à un niveau élevé des degrés de l’art littéraire et de la culture universelle. J'accepte de poser mes livres sur la balance de la qualité, mais je refuse de les brader, ni avec facilité et légèreté de permettre qu’on les réduise au silence. Ai-je réussi ? Du moins, j'aurai essayé, avec une vaillance et une constance qui ne sauraient faire de doute. C’est à vous, chers critiques littéraires de donner en toute honnêteté votre point de vue sur l’œuvre, à vous chers hypothétiques éditeurs le mérite d'oser faire chemin avec son auteur, et à toi cher lecteur le mot de la fin !
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[1] Dernière oasis avant le Grand Erg Oriental.
[2] Premières dunes, au Nord, annonciatrices du Sahara.
[3] Dynastie maraboutique, ayant régné, jusqu’en 1880, dans la vallée du R’hir.
[4] Tout système dictatorial possède ses indéfectibles défendeurs. Lorsque les tenants de pareil régime (et ses relais extérieurs) estiment qu’il est en danger, ils déploient les plus fanatiques de leurs troupes et la panoplie la plus complète de leurs moyens, sans regarder à la dépense, pour «éradiquer» tout semblant de résistance dans l’opposition. Et ils aiment qu’on les qualifie ainsi...
[5] Ressemblant au portrait de Mona Lisa. Ce n’ est que quand j’ avais vu sa mère, bien plus tard, que j’ avais fait le lien avec le tableau du grand maître.
[6] Quartier Général Opérationnel.
[7] Tour à tour, frère aîné ou patriarche, en langue Cheulha.
[8] Vent de sable soufflant du Sud-Est.